Thirath avait recouvré la pleine jouissance de son ouïe. Profitant de l’hospitalité de ses hôtes en armes, il avait eu à cœur de se remplumer avant d’organiser la suite des évènements. La nourriture y était aussi goûteuse qu’abondante, en dépit des conditions délétères dans lesquelles l’Ost évoluait. En dehors des enclaves argentées, rien ne poussait sur ces terres impies. Rien de bon, du moins.
Peu avant d'aller se coucher, il avait troqué auprès du forgeron local l’armure avec laquelle il était arrivé pour une autre de l’Ost plus discrète, ainsi qu’un solide bouclier. Ses nouvelles plates étaient presque aussi sombres et sobres d’apparence que celles qu’il avait utilisées pour guerroyer aux côtés des écarlates de l’Île de la Purification, théâtre d’une grande tragédie & d’une grande infamie. Afin d’altérer quelque peu ce souvenir, ces dernières furent partiellement repeintes aux couleurs de l’ordre, dans des tons violacés. Nulles armoiries, cependant, ne pouvant pas y prétendre.
Aux premières lueurs du jour, il était parti en quête de son destrier disparu, flanqué d’un fantassin nommé Thornby qui lui servait tout aussi bien d’escorte que de gardien. Il n’était pas prisonnier en ces lieux, mais la prudence était de mise. Son précédent tabard avait laissé une forte impression sur les pontes, et il convenait désormais de montrer patte blanche. «
Pas de vague », telle était devenue sa devise. Ses recherches le menèrent d’abord aux écuries du bastion, suivant toute logique élémentaire. Il y trouva bien vite son bonheur, équidé & équipement compris. Le palefrenier de garde en cette heure matinale lui indiqua que le retour de la bête fut l’œuvre du médecin Reihnardt, qui, fidèle à sa parole, avait pris l’initiative de chercher le fuyard à sabots et de le ramener à bon port.
Remerciant brièvement le travailleur pour l’entretien de son compagnon, il s’assura que toutes ses affaires étaient restées en place. Fort heureusement, elles n’avaient point été altérées par des mains baladeuses. Le fourreau en cuir de gnoll contenant son épée longue sanctifiée, à ses yeux inestimable, demeurait toujours sur le flanc de la selle, solidement relié à cette dernière par une épaisse sangle. Il loua la Lumière du bout des lèvres, dans un soupir de soulagement. Le reste de ses effets personnels étaient également présents, encore attachés. Un petit coffre d’acier notamment, scellé par une lourde chaîne cadenassée, trônait sur la croupe du cheval aux côtés de son paquetage usuel.
À l’intérieur se trouvaient les économies de toute une vie. La douloureuse vente du domaine familial avait grandement contribué à épaissir la somme d’origine. Une démarche qui n’était pas sans symbolisme. Les Carmines, Hurlevent. Tout cela était derrière lui, désormais. Sa patrie de naissance ne signifiait plus rien, l’avenir n’était pas au sud, il en était convaincu. Son avenir. Son héritage. Celui que sa mère, lordaeronnaise de naissance, avait laissé derrière elle dans sa fuite quand elle n'était alors qu'une jeune pousse. En ce temps ce n'était point le Fléau qui la poursuivait, mais les manigances de dangereux nobliaux prêts à toutes les bassesses pour parvenir à leurs fins. Une époque lointaine, mais des tempéraments ô combien contemporains.
La forteresse était en effervescence, depuis l’attaque meurtrière des morts-vivants. Les soldats renforçaient les défenses du mieux qu’ils le pouvaient, supervisés par des officiers en alerte. Les patrouilles s’étaient considérablement étoffées. La tension était palpable. Les morts avaient inspiré aux vivants, ramollis par l’inaction de plusieurs mois, une soudaine énergie. Puisée dans la tragédie, elle insufflait aux cœurs fragiles des hommes un souffle nouveau, salvateur.
On lui avait demandé de participer à l'effort de guerre. Une mission aux côtés de ceux qui l’avaient jugé tantôt était en préparation, afin de déterminer sa valeur, sa bravoure et son engagement à la cause.
« Ingrid » la bien nommée en souvenir d'une sœur perdue, forgée dans les flammes de la montagne par le seigneur écarlate Gavius Poing d’acier, sanctifiée par trois fois du nom de la Très Sainte et de son métal béni, pourrait enfin s'abreuver prochainement du sang des engeances, des impies et des traîtres. Pas seulement pour Lordaeron. Pour Arathor, son souvenir et son avenir. Pour l’unité de l’Humanité. En leurs noms… et au sien.
Dégainant l’épée de son fourreau, il resta ainsi figé, face contre lame, sous le regard inquisiteur de son escorte qui avait porté par prudence la main à son pommeau.
«
Plus de bleu ni de rouge, mais du pourpre, désormais. »
