Les Maleterres de l’Est. Il faisait nuit, mais une lumière anormalement orangée baignait de ses rayons opaques cette contrée, auparavant fertile et verdoyante. L’air devint plus lourd, presque visqueux.
La silhouette humaine se transforma en félin. À pas feutrés, elle parvint à éviter goules, chiens pestiférés et autres abominations locales, qui rôdaient près de la route délabrée. Alors qu’elle avançait prudemment, elle sentit soudain un froid glacial la traverser, accompagné de gémissements. Elle frissonna. De féline, la druidesse devint ursidae. Debout, grognant sourdement, elle battit l’air de ses pattes pour faire fuir l’ennemi invisible sans succès.
Elle se hâta de reprendre la route, dissimulant à nouveau sa présence. La zone était infestée de créatures purulentes, fongiques, pestiférées… Malgré la fatigue, et l’heure tardive, elle renonça à bivouaquer. L’étrange lumière des lieux l’éclairait assez et la destination finale de son périple était très proche, d’après la carte chiffonnée dans sa poche.
Enfin, elle le vit. Le Beffroi du Nord. Il se profilait au loin. Aucun doute, cela ne pouvait être que le quartier général de l’Ost Pourpre, qu’on lui avait décrit à Hurlevent quand elle avait cherché des indices pour les retrouver.
Le visage de la druidesse se ferma, au souvenir des évènements qui avaient retardé sa venue en ces lieux. Elle grimpa sur un promontoire rocheux pour mieux observer les imposants bâtiments.
Épuisée, elle relâcha quelque peu la tension. Elle fut alors prise d’une crise de tremblements. Elle respira profondément, serra les poings, puis les relâcha. Elle sortit de sa poche un petit assemblage de fils en laine. La forme évoquait vaguement une poupée d’enfant. Elle l’observa dans sa main sale et abimée. Elle ne tremblait plus. Puis elle jeta l’objet dans le vide.
La voyageuse réalisa soudain l’état lamentable dans lequel elle devait se trouver. Elle s’était peu souciée de son hygiène depuis son départ, voyageant souvent sous formes animales. Il n’y avait que ses dents dont elle prenait le plus grand soin quotidiennement, même dans les endroits les plus dangereux.
Elle tâtonna sous sa capuche à fourrure. Ses cheveux longs, attachés négligemment, étaient à présent complètement emmêlés. Ses habits sobres, dans les tons bordeaux et kakis, étaient en grande partie déchirés et tâchés de sang. Sa peau ? Maculée de crasse. Son odeur corporelle ? Une fragrance mélangeant des odeurs de fauve, et d’ours - entre autres. Elle fronça les sourcils. Elle eut une vision fugace de sa mère, et des conseils qu’elle lui avait prodigués dans sa jeunesse.
La druidesse avait affaire à un ordre militaire, pas à des milieux de haute bourgeoisie. Mais sa mère n’aurait pas approuvé pour autant qu’elle paraisse si négligée. Bien qu’adulte, ayant une bonne trentaine d’années, la jeune femme conservait encore les marques de son éducation stricte. Elle trouva vite une solution pour ses cheveux. Tchak. Les mèches volèrent sous les coups de canif. La druidesse afficha un carré court et intemporel. L’eau de sa gourde lui permit de se débarbouiller. Elle entreprit de recoudre grossièrement certains pans déchirés de sa tunique.« La première impression que l’on donne, c’est très important ma fille ! Essaye de bien présenter. Tiens-toi droite. Mais non, pas comme ça ! Ne souris pas bêtement, il te manque une dent devant. Enfin, chez nous, tu peux bien sûr. Mais PAS là où je t’emmène ! »
Une fois relativement présentable, elle patienta jusqu’au lever du soleil. En attendant, elle s’entraîna à actionner ses zygomatiques engourdis, et grimaça en essayant de garder la bouche fermée. N’ayant pas parlé depuis des semaines, elle fit aussi quelques essais vocaux. Elle choisit pour cela d’imiter les animaux de la ferme, exercice technique qui lui permit de remoduler sa voix.
Elle constata qu’une lumière s’agitait dans sa direction en haut des murs du bastion. Elle craignit un moment que cela ne soit dû à ses vocalises, mais non, impossible. Le vent tournait dans l’autre sens. Mais était-ce bien le vent, qui lui caressait le visage depuis tout à l’heure ? Perplexe, elle observa que la cime des pins contaminés ne bougeait pas. La lumière disparut. Elle avait dû rêver, à force de se frotter les yeux, accablée de sommeil.
La voyageuse fouilla dans sa poche, et relut ses notes. La première était à présent presque effacée. Il y figurait un plan, avec une date dépassée depuis des années : « Premier Conseil des Fils du Nord. Aller à la Garnison du Ruisseau de l’Ouest. » La deuxième était un plan de la région, avec l’emplacement du bastion, à la Main de Tyr.
Quelques heures plus tard, la druidesse estima que l’heure était suffisamment décente pour signaler sa présence au Beffroi. Elle rajusta sa capuche d’ours, et aidée de son bâton, s’avança résolument en direction du quartier général de l’Ost Pourpre.


